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ex [SOS HAITI ENFANTS ADOPTES] POUR L'EVACUATION DES ENFANTS EN-COURS D'ADOPTION EN HAITI (2010)

Désarroi et impatience. Le sens des mots.

SOS HAITI ENFANTS ADOPTES. Le Blog de Greg.

"Le désarroi des parents", "l'impatience des familles", sont des termes récurrents dans le traitement médiatique ou les communiqués du Ministère des affaires étrangères. Me concernant, ces expressions me choquent, et je considère qu'il est normal, tant que l'enjeu est de réconforter des familles désespérées, que les évacuations n'avancent pas. Que les papiers officiels se dressent comme des obstacles entre nous et nos enfants.

En quoi ces expressions, pour vraies qu'elles puissent être (et encore...) peuvent elles nous desservir, et surtout desservir nos enfants, qu'ils soient adoptés ou non, adoptés avant le séisme ou en cours d'adoption ?

Quand le MAE utilise ces termes, ou quand les médias les utilisent, qu'est-ce qui est sous-tendu par ces expressions ? Et quand le public, nos amis, nos familles les reçoivent ou les entendent, à quoi cela peut-il faire référence ?

Le désarroi, terme utilisé au tout début de notre combat, ("nous comprenons le désarroi des familles") est en réalité un terme négatif, voire insultant, ou que nous pourrions prendre comme tel. En effet, selon le dictionnaire Robert des noms communs, le premier sens en est "désorganisation complète, confusion, désordre". Le second sens n'est pas à notre honneur puisqu'il parle de "trouble moral, désordre". Les mots contraires sont fermeté et assurance. Face à des personnes qui sont désorganisées, troublées, qui vivent dans le désordre et la confusion, le gouvernement réagit comme l'on peut s'y attendre par la fermeté. Il est dans son rôle d'ailleurs. Des personnes confuses et désorganisées sont-elles en état d'accueillir et d'élever des enfants adoptés, dont on pense souvent qu'ils sont plus "difficiles que d'autres, "faits maison" ? Il est donc normal d'attendre que les familles recouvrent leurs esprits avant de leur confier une telle responsabilité que celle de la vie d'un enfant.

Quant à d'autres termes, comme l'impatience (impatient : "qui manque de patience, qui est incapable de se contenir"), les parents désespérés ("qui en sont réduits au désespoir, nont aucune espérance, sont désolés, fâchés") ou encore désemparés (sens premier : terme de navigation, au sujet d'un "navire qui a subit des avaries", par extension "qui ne sait plus où il en est, ne sait plus que dire, que faire, décontenancé, déconcerté, désarmé), ils ne sont pas plus positifs à notre égard.

Ces mots restent dans un lexique très négatif et renvoient tous à un eincapacité, voire une incompétence. Et que peut faire un gouvernement face à des incapables (vous vous souvenez de la phrase de De Gaulle, "les Français sont des veaux") ? Il ne peut que réagir comme il le doit, en se substituant à eux pour prendre des décisions qui lui sont dictées par ceux qui sont compétents, qui se situent dans la raison et non dans l'irrationnel. Ceux qui disent "il ne faut pas se précipiter" et qui n'ont aucune expertise de l'adoption en général ni de l'adoption en Haïti en particulier et qui se réfèrent à des expériences négatives largement médiatisées comme l'Arche de Zoé. Pourtant, on ne médiatise pas les millions de trains qui arrivent à l'heure, ni les millions d'enfants qui ont trouvé une vraie famille, légitime, qui s'y sentent chez eux, où ils peuvent, en toute liberté crier leur révolte parfois. Le feraient-ils s'ils étaient "déracinés" ? S'ils doutaient de leur légitimité ? Révolte non pas contre l'adoption, mais contre ce que la vie leur a infligé.

Mais tout cela reste dans un milieu donné, celui de nos dirigeants. C'est grave, certes, car ce sont eux qui ont le pouvoir de sauver la vie de ces enfants. Or, les dirigeants, pour décider, tâtent généralement l'opinion publique. Ils l'influencent mais sont aussi influencés par le pouvoir qui émane des électeurs, qui ont le pouvoir de reconduire ou non les politiques. Or, quelle est la perception du public de tout cela ?

J'écarte délibérément ici les dégâts causés par les amalgames divers, dont les effets sont très clairs et les ficelles grosses comme des troncs d'arbre. Plus insidieux sont les termes employés dans leur influence sur l'opinion publique. Pour le commun des mortels, ces mots renvoient à des sentiments, des émotions. Sentiments d'une mère pour ses enfants (pourtant, le père a lui aussi des sentiments forts pour ses enfants), pulsions irrationnelles des deux parents quand il s'agit de protéger leurs enfants. Pour les médias, c'est cela qui fait le lectorat, l'auditoire. Les émotions vécues au quotidien par les gens "dans la vraie vie", la "télé-réalité" (télé signifiant lointain). Il est vrai que cette réalité, d'aucuns la préfèrent lointaine. Bref, c'est le règne de l'émotionnel et de l'irrationnel. Et que peut faire le gouvernement face à des émotions ? Quand quelqu'un, dans son entourage, est désolé, désemparé, désespéré, on le réconforte. On l'assure de son soutien, de sa sympathie. A sentiments négatifs, on répond par autant de bons sentiments. Quel est le rôle des autorités là-dedans ? Par chance pour elles, elles ne sont pas responsables ! Et il est vrai que mes émotions, mes troubles divers, mes sentiments, ne concernent que moi, à la rigueur mon conjoint et mes proches, notamment par ricochet. Je revendique la responsabilité de mes sentiments, et surtout la responsabilité de ce que j'en fais. Pour autant, je n'accepte pas que cela serve à dédouaner le gouvernement de ses responsabilités, qui se situent ailleurs.

Ce que perçoit le public, aussi, c'est que le gouvernement comprend les familles, leur désarroi. A sentiments négatifs, il renvoie de bons sentiments. C'est bien. On se souvient du "vive le Québec libre", toujours de De Gaulle, ou encore en 2001 "nous sommes tous américains" (Chirac).Des mots vides de sens, ou plutôt vides de réalité concrète, mais qui touchent la "corde sensible" du public.

Le public perçoit encore que le gouvernement "comprend parfaitement l'impatience des familles" (communiqué du 1er mars), qu'il oeuvre pour "l'intérêt supérieur des enfants et des familles". Alors quoi, cela signifierait-il que les familles bénéficient d'avantages, voire de privilèges ? A force d'attendre, on est sorti de la phase d'urgence (pourtant, l'état d'urgence n'a pas encore été levé, et Jean-François Mattéi affirme que le pire est à venir). Donc en travaillant à une issue rapide, le gouvernement ferait une fleur à ces familles. Leur accorde un intérêt dont elles n'auraient jamais bénéficié sans le séisme. De là à dire que les familles profitent du séisme et de la misère d'Haïti, il n'y a qu'un pas, vite franchi.

L'emploi des mots a un sens, et le sens des mots utilisés actuellement ne convient pas. Nous ne sommes pas dans le désarroi, dans la confusion. Nous ne sommes pas impatients, nous ne sommes pas désespérés. Bien au contraire, nous nous sommes organisés pour oeuvrer ensemble à la résolution d'un problème grave. Nous travaillons à y apporter une réponse fermement légale, fermement en accord avec l'Etat haïtien, dans le respect de l'intérêt supérieur de nos enfants, et non du nôtre. Je me sens révoltée contre l'attentisme criminel mais convenu du gouvernement (révolté : qui a une attitude de refus, d'opposition, se dresse contre l'ordre établi). Je refuse de me soumettre à la fatalité. Je suis indignée par les amalgames qui sont faits délibérément et justifient cet attentisme (indigné : "qui exprime, marque de l'indignation". Indignation : "sentiment de colère que soulève une action qui heurte la conscience morale, le sentiment de la justice"). En effet, je suis indignée par l'injustice que subissent nos enfants, eux qui ont faim, sont mal soigné, qui ont peur, qui restent soumis à des dangers (intempéries, glissements de terrains) contre lesquels je me dois de les protéger, et contre lesquels le gouvernement, en tant que pouvoir, doit agir, enfin efficacement. Mais pour l'heure, nous sommes face à "un gouvernement désemparé, qui ne sait répondre aux questions qu'en levant les bras au ciel" (Jules Romains).


Marguerite Villedey

(les références littéraires et sens des mots sont tirés du Nouveau petit Robert , sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey, édition de juin 1996)

Commentaires

Abergel 12/03/2010 22:49


Je trouve que ce que vous écrivez est très juste, très touchant. Ce n'est qu'une bataille de mots, et c'est vrai que les communiqués officiels sont très forts pour faire basculer une inquiétude en
impatience, une colère en désarroi. Le tout, et c'est encore plus fort, est qu'ils nous fait passer, les parents, pour des enfants, ou pour être plus juste pour nous infantiliser, le coup de l'Etat
protecteur et paternaliste, pour continuer sur vos références à de Gaulle.
Mai 68 est bien derrière nous !


Brigitte 01/03/2010 23:23


Au vu de la gravité de la situation et du fait que le gouvernement empêche des enfants (apparentés par jugment légal et irréversible) de rejoindre leurs parents français, ne pourrait-on pas dire
qu'il y a faute grave de la part du gouvernement ? Ne pourrait-on pas parler de rétention d'enfants ou de détournement d'enfants ? Les asociations ou collectifs seraient-ils en droit de porter
plainte ? Qu'en pensent les avocats ? Dans la Convention des droits de l'enfants, personne ne peut disposer d'un enfant, en le déplaçant ou en le retenant, sauf en cas de concertation avec les
parents ou en cas de jugement judiciare lors de mise en danger des enfants par les parents. Il me semble qu'on est pas dans ce cas, alors il y a-t-il faute grave de la part du gouvernement ?
Il me semble qu'il y a aussi une ingérence intolérable et outrancière, voire une atteinte aux droits de l'homme (et dans ce cas au droit de l'enfant) . L'Etat se substitue aux parents, comme si ces
derniers ne pouvaient pas s'occuper dignement de leurs enfants. Ces enfants n'ont besoin que d'une seule chose, les bras de leurs parents, et non pas de rester entre quatre murs d'un orphelinat
dans des conditions inhumaines. Plutôt, ils seront dans les bras de leurs parents, plus vite ils se rétablieront, psychologiquement et physiquement.